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Le blog de Frédéric Martin
6 juin 2010
Entretien avec Jean-Yves Bernard, créateur d’Agora Search, cabinet de recrutement de cadres et de dirigeants par approche directe et d’Escot, cabinet dédié aux débutants et au middle management.
En
tant que coach, j’ai l’écho de ceux qui cherchent à évoluer
professionnellement, mais je suis intéressé par votre expérience dans
le recrutement. Je voudrais connaître votre avis sur l’évolution de ce
métier, du marché de l’emploi et, plus profondément, sur l’évolution de
la société.
- Je suis conseil en recrutement depuis 1987…
plus de vingt ans déjà ! J’ai effectivement assisté à de nombreux
changements, ne serait-ce qu’au sein du métier de conseil en
recrutement. Le mode de fonctionnement avec le client a changé. La
rémunération qui était uniquement aux honoraires se fait parfois aux
success fees (au succès). Il faut savoir être innovant, développer de
nouveaux services. Mais, de façon plus générale, il y a de véritables
tendances générationnelles dans le comportement face au travail.
C’est-à-dire ?
- Maintenant,
il me semble qu’il existe un clivage entre ceux qui font leurs 35
heures et ceux qui mettent en avant leurs priorités. Ce clivage se
retrouve chez les jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi avec
notamment une frange de jeunes très ambitieux, socialement parlant, qui
s’orientent vers les métiers de la finance.
Il s’agit d’un comportement à deux vitesses ?
- Oui.
Vous avez l’émergence d’une nouvelle aspiration –toute légitime- dans
ce désir de parvenir à un équilibre entre la vie privée et la vie
professionnelle. Et vous avez aussi dans une autre partie des jeunes
talents l’expression d’un désir de réussite professionnelle, avec son
corollaire : une rémunération élevée. D’où une orientation vers le
secteur des fusions-acquisitions, des holdings…
Comment se traduit ce clivage ?
- L’implication
professionnelle n’est visiblement pas la même. Vous avez ceux qui
attendent qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire. Et ceux qui ne
comptent pas le temps passé au travail ou sur les missions.
Comment jugez-vous cette évolution ?
- En tant que chef d’entreprise ?
Par exemple.
- Les
gens très motivés sont évidemment plus faciles à gérer, au quotidien.
Mais cela fait partie du rôle du dirigeant de s’occuper des « autres ».
Cela fait partie de vos valeurs ?
- Oui,
sûrement. Il faut savoir tenir compte de cette réalité. Ainsi que
d’autres évolutions d’ordre générationnel, comme le développement du
travail des femmes. C’est un phénomène historiquement récent. De nos
jours, les jeunes filles n’envisagent pas de ne pas travailler ! Les
femmes de 40-50 ans trouvent naturel de reprendre leur vie
professionnelle après s’être occupées de leurs enfants (je pense plutôt
aux femmes diplômées). Le changement ne concerne pas que les femmes !
Il est maintenant courant que dans le cadre d’un processus d’embauche
un candidat masculin exprime son désir de réussir sa vie de famille,
d’assumer ses responsabilités de père… avec des questions sur l’emploi
du temps (et parfois des exigences). En termes de carrière, l’homme et
la femme avancent en même temps.
Comment se fait cette adaptation ?
- Mon
expérience montre que la place de la femme (épouse, conjointe) est très
importante dans le choix professionnel du mari. L’épouse qui travaille
n’est pas forcément d’accord pour quitter son travail si son mari part
à Hong-Kong ou Bombay. Inversement, le candidat de 30-35 ans qui
postule à un job comportant des déplacements fréquents négocie de
pouvoir aller chercher ses enfants à la sortie de l’école une fois par
semaine (et donc quitter son poste à 16 heures !) car Madame travaille.
On veut s’impliquer dans son travail et aussi dans sa vie de famille !
L’entreprise est-elle prête à entendre ce discours ?
- Pas
vraiment, du moins au niveau des directeurs de division. Les
responsables veulent des managers et des cadres disponibles 24 heures
sur 24. Le recruteur doit s’adapter. Cela fait partie de mon rôle de
chercheur de tête de poser les bonnes questions au candidat et au
dirigeant, pour qu’ils puissent s’apprécier mutuellement et travailler
dans une bonne ambiance.
Le mode de fonctionnement de l’entreprise a-t-il changé ?
- Oui.
En profondeur. L’entreprise travaille maintenant en mode projet. Ce
n’est plus un mode hiérarchique qui dirige du haut vers le bas, mais un
mode transversal. Les équipes se font et se défont, d’où un fort besoin
de talents pour faire aboutir ces projets. L’apport de l’individu au
groupe devient primordial. C’est la fin du team building, des grandes
messes qui réunissaient les cadres extasiés devant le PDG. Même si cela
s’insère dans un projet collectif, la marque imprimée par l’individu
est plus forte qu’autrefois !
Tout cela est positif ?
- Oui,
dans la mesure où l’effort est mis sur la valorisation de l’individu
(c’est d’ailleurs pour cette raison que les tests genre 360° se
généralisent). Mais c’est l’une des raisons du stress en entreprise.
L’attente de la performance individuelle est plus forte qu’il y a 20 ou
30 ans. On peut moins se reposer sur les copains, car l’entreprise est
plus réactive et demande des compétences spécifiques ! Il faut avoir un
véritable talent individuel ! L’entreprise pouvait accepter les lacunes
d’un individu, ses zones d’ombre… Maintenant, la qualité, les talents
de l’individu doivent être plus pointus.
A partir de quand ?
- Dès
le début de carrière. Les stages sont de vrais jobs. La pression est
tout de suite là. L’entreprise n’autorise plus de temps
d’apprentissage, de période de formation interne. L’individu doit être
plus affûté de façon à faire face au développement de la compétition
qui entraîne un développement de la complexité. L’internet a modifié
l’organisation de l’entreprise, en dix-quinze ans. Les grandes
entreprises sont devenus plus fragiles avec la concurrence des pays
émergents. Les entreprises sont en perpétuel mouvement interne.
L’environnement est plus dur. L’individu est à la fois l’initiateur et
celui qui subit.
Cette pression s’exerce à tous niveaux hiérarchiques ?
- Oui, mais les réactions ne sont pas les mêmes. Agora Search
traite des postes de dirigeants. Pour s’adapter, le dirigeant doit être
moteur, savoir rebondir d’un conseil d’administration à un autre, d’un
comité exécutif à un autre. Pour les cadres, comme je le vois avec Escot,
mon autre société, la pression est partout. Elle vient d’en haut : elle
part des actionnaires, pour descendre vers les dirigeants, les
collaborateurs, puis les cadres intermédiaires. Ce sont eux qui
craquent !
Et pas les « dirigeants » ?
- Les
gens que je rencontre vont toujours bien. Ils peuvent être liés à une
entreprise, mais parce que je les approche comme chercheur de tête, ils
sont ouverts, prêts à discuter. Même ceux qui sont au chômage vont bien.
Pourquoi ?
- Parce
qu’ils mettent leurs plus belles parures le jour où ils viennent voir
un cabinet de recrutement. Ils ne viennent que s’ils sont bien, que le
jour où ils se sentent en forme pour défendre un projet. N’est-ce-pas
ce que leur disent les cabinets d’outplacement et les coachs : ne
sortez de chez vous que si vous allez bien ? Cela dit, dans leur énorme
majorité les cadres vont bien. Ils sont contents de leur boulot.
Vous parlez là uniquement des dirigeants ?
- Des
cadres aussi. Les cadres n’ont connu que les stages, les concours, les
entreprises qui bougent. J’ai une opinion très positive sur l’état
mental, la motivation des cadres. A vrai dire, je suis surpris par leur
mobilité. Contrairement à une idée reçue, le cadre français est plus
mobile que l’allemand ou l’anglais. Ils sont prêts à partir à
l’étranger. Nous possédons tous une énorme capacité d’adaptation. Les
médias et la presse mettent en avant les problèmes, notamment liés au
stress. Dans les faits, cela ne va pas si mal.
Mieux qu’avant ?
(entretien du 6 mai)
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